Petit Rouge

Sayat Nova : La Couleur de la grenade - Sergueï Paradjanov

22/09/2026

TAGS: paradjanov, cinéma

Tout m’a paru clair et étrangement brusque, et j’ai compris que la vie m’avait quitté.

Film recommandé par un ami, que j'ai tardé à voir malgré son renom et sa restauration 4K. Pour me distraire de mes insomnies, et après avoir vu de nombreuses références à ce film, j'ai décidé de donner une chance à cette adaptation libre de la vie du poète Arménien Sayat Nova. Ce film d'avant-garde sorti en 1969 et réalisé par le réalisateur soviétique Sergueï Paradjanov propose une version poétique de la vie de Harutyun Sayatyan, plus connu sous son nom de troubadour. De sa naissance à sa mort, Paradjanov dresse un portrait sous formes de magnifiques vignettes, abstraites et symboliques. Elle permettent de se rendre compte de la vie rurale de l'Arménie du 18e siècle, faite d’activités paysannes simples et dignes, ou alors plus mystiques quand elle suivent le poète au monastère. L'ordre chronologique permet d'entremêler les visions symboliques et les préoccupations de la vie d'antan: teindre du tissu, se nourrir ou se dédier à la vie monacale. Ce qui frappe, au-delà du caractère cryptique de ces scènes symboliques, c'est la précision et l'imagination incroyable de Paradjanov, qui permet au spectateur de rester captif du film sans complètement l'ennuyer. Rythmées par une bande sonore souvent minimaliste - un son de cloche lancinant, avec par là quelques musiques traditionnelles - ces courtes vignettes laissent pourtant le temps de s'interroger sur leur sens (Nicolas Jaar a produit une bande originale alternative, abstraite et électronique). Il y a, en plus de la performance de la mise en scène, une présence magnétique des acteurs du film qui rend l'ensemble très sympathique (l'actrice Sofiko Chiaureli joue six rôles dans ce film, tantôt fille ou garçon). Je ne dirais pas que ce film est un chef-d’œuvre pour autant, bien qu'il soit consacré comme tel. Mais il est le parfait exemple d'un imaginaire au service de la narration, et ne donne en rien le sentiment pompeux d'un film d'avant-garde au concept creux (je pense par exemple à "La Cicatrice intérieure" de Philippe Garrel). Je suis en décalage avec cette idée d'un cinéma que seuls les initiés peuvent comprendre. Il n'est pas nécessaire d'avoir un doctorat en sémiotique pour apprécier un tel film, et je ne me sens pas autosatisfait par le vernis culturel qu'une telle séance pourrait m'apporter pour autant. Paradjanov prouve qu'il est possible de produire un cinéma audacieux et exigeant pour le plus grand nombre. Il démontre surtout que la poésie de Sayat Nova a survécu à sa mort. A revoir, plus tard.