Petit Rouge

Au musée - Sascha Hommer & Jan-Frederik Bandel

20/09/2026

TAGS: hommer, bandel, bd

Je ne le crois pas ! On est enfermés au musée et le gardien ne veut pas nous laisser sortir. Qu'est-ce qu'on va faire maintenant ? (La grande sœur)

Scénario de Sascha Hommer. J’ai cru l’inverse en l'achetant car le dessin de Bandel ressemble pas mal au sien. On suit les frangins Niffi et Gustav dans un étrange et gigantesque musée, qui expose des pierres et des tranches de salami. Le petit frère se fend d’interprétations profondes, alors que la fille est très dubitative quant à la pertinence de l’exposition. N’y aurait-il pas une pointe de moquerie de la part de Hommer sur l'état de l'art contemporain ?

« Abandonnez toute espérance, vous qui entrez ici. » Apparemment, une exposition sur l'absence de perspectives de la jeunesse actuelle. (Le petit frère)

Les scènes sont d'un absurde comme je ne l'avais jamais encore lu en bande dessinée. Elles font régulièrement référence à la drogue (on se souvient du passé de Hommer). L'imagination débordante du scénariste Hambourgeois fait intervenir de manière répétée des personnalités publiques telles que Ernst Jünger, Charles Manson et William S Burroughs. Les dialogues sont tout aussi délirants, comme par exemple:

Mais tout ça n'est qu'un malentendu ! En réalité, je ne suis pas un papillon mais une visiteuse du musée tout à fait normale ! Mais le lapin blanc m'a enfermée, et quand j'ai réussi à m’échapper avec du Nutella allégé, je suis tombée sur une chenille qui fumait le narguilé. J'en ai pris juste une bouffée, et soudain... (La grande sœur)

"Au musée" est donc un prétexte pour mettre en scène des éléments de populaire, comme par exemple "Alice au pays des merveilles, comme le montre la citation précédente. Les enfants rencontrent quasiment tous les personnages du livre de Lewis Carroll. L'univers déployé par Hommer permet aussi d'aborder des sujets plus profond de manière humoristiques, comme par exemple le futur de l'humanité, sa décadence ou le passé nazi de l'Allemagne.

Bon, je vais te parler un peu de l'avenir. Les températures grimpent chaque jour, chaque heure - les calottes polaires fondent déjà ! Les espaces verts se transforment en déserts, sillonnés de béton. Sur la terre aride restante, il y aura sans cesse des guerres civiles. Des guerres de territoire, des guerres pour l'eau potable, si du moins il en existe encore. (L’ordinateur de bord)

Le musée est tellement gigantesque que le frère et la sœur s’y perdent et se séparent. Ils tentent de se retrouver à de nombreux moments, dans ces univers au références larges (culture de masse, populaire ou classique). J’ai trouvé amusant le passage où ils se retrouvent combattent des plantes carnivores sous la forme d’un shoot ‘em up à horizontal à la R-Type ou Parodius plutôt (ce dernier y est même cité dans cette séquence). Cette longue séquence d’hommage aux premiers jeux vidéos, les classiques, m'a beaucoup plue. Les auteurs passent constamment du coq-à-l’âne, les cassures de rythme sont nombreuses, pour un résultat réjouissant, malgré la longueur de l’œuvre (quasiment 300 pages dans un format italien, que je n'ai pas trouvé pratique à lire).

J'ai perdu toute notion du temps. Ça fait combien de temps qu'on est dans le musée, en fait ? (La grande sœur)
J'ai perdu toute notion de l'espace. Est-on vraiment encore dans le musée? (Le petit frère)

L'album se divise en deux parties: "L'’escalier vers le ciel" et "Les archives de la décomposition". Elle donnent la part belle aux personnages secondaires, notamment B. Lapin ou un insecte nazi. Quant aux personnages principaux, le petit frère Gustav est un intellectuel en herbe, un peu sur de lui et un peu pénible à lire même si ces remarques sont caustiques et drôles. La grande sœur Niffi est quant à elle plus terre à terre et interagit avec les personnages et son environnement de manière moins autiste que son frère.

Je me suis retiré quelques mois pour me consacrer pleinement à l'étude de mes œuvres. (B. Lapin)

Le long monologue de B. Lapin sur sa vie est très amusant, notamment par son amoralité. Plagiaire ayant une œuvre littéraire conséquente, cette section autobiographique hilarante prend une part importante de la deuxième partie de l'album. Il y relate sa rencontre avec les frangins:

Ils prétendaient que tout ce qui nous entourait faisait partie d'un musée colossal. J'ai d'abord rejeté ça comme des âneries. Ce ne fut que bien des années plus tard que je tombai dans une de mes œuvres sur le concept de "panmuséalisme"'. Ce fut alors comme une révélation pour moi. (B. Lapin)

Je me suis fait la remarque en toute fin de lecture que ces nombreuses références au nazisme était probablement un prétexte pour exorciser le passé nazi. Les auteurs s’en moquent allègrement, mais en parlent tellement de manière détachée que je prends ça pour une très belle manière d’en rire aussi, et de montrer que les Allemands ne doivent pas subir cette omerta indéfiniment. Les allemands ont d’autres choses à montrer que la gravité de cette période sombre de l'humanité: l’humour. La fantaisie. Ce point est brillamment traité par Hommer. Cette lecture, dont je n'attendais pas grand chose, a été très amusante et je reste convaincu que Hommer notamment est un très grand auteur de bande dessinée, dont l'oeuvre à venir continuera de m'intéresser à lui.