Petit Rouge

Le salaire de la peur - Henri-Georges Clouzot

12/09/2026

TAGS: clouzot, cinéma

J’te demande pas l’histoire de ta vie (Mario)

Film à voir absolument que je n’avais encore jamais vu. Je connais mal Clouzot au final, excepté « Le Corbeau », vu il y a bien longtemps maintenant. Filmé en décors réels, dans le sud de la France, pour simuler une petite ville d’Amérique du Sud. Des expatriés, notamment Mario (Yves Montand) et Jo (Charles Vanel), qui cherchent à s’en évader. Leurs rêves y ont été brisés par la réalité: le billet d’avion du retour coûte cher, et ils sont désespérément à la recherche d'un travail pour se l'acheter.

Elles tombent tout droit du cocotier celles-là (Jo)

La première partie du film, un peu longue, présente les personnages et le contexte délétère dans lequel Mario et Jo évoluent. Ce film qui met en avant divers types de hiérarchies: raciale (les étrangers blancs expatriés se sentent au dessus des locaux) et économique (Bill O'Brien, l'ancien gangster devenu chef d'une antenne de la SOC détient le pouvoir de donner du travail aux mêmes expatriés). Ce n'est donc pas si surprenant de remarquer dans les dialogues des préjugés de race et de classe.

Les gars comme nous c’est pas fait pour les filles (Jo)

Il y a aussi un certain machisme qui frise avec l'homoérotisme. Montand fait coquet et viril à la fois et son amitié avec Jo l'amène souvent à rejeter Linda (jouée par Vera Clouzot), la belle servante. Ces têtes brulées ont l'opportunité de gagner 2000 dollars par tête en convoyant de la nitroglycérine jusqu'au puits de pétrole qui a explosé très loin hors de la ville. Deux camions sont préparés pour cette tâche hautement dangereuse. Suite à une magouille, Jo réussit à faire partie du premier convoi avec Mario. Le deuxième est mené par Luigi et Bimba. Ces derniers explosent avec leur camion, et Mario finit seul rescapé de ce trajet dangereux, en touchant aussi la part de Jo, dont il a broyé la jambe lors d’une manœuvre du camion. Mais, devenu quasiment fou par cette aventure, il conduit sont camion de manière extrêmement imprudente sur le chemin du retour, et se tue en dégringolant d’une falaise.

Tu conduis pour avoir peur. C’est ça la division du travail. (Jo)

Clouzot adapte un roman de Georges Arnaud. Le réalisateur signe un film grandiose, contre le progrès technique et l'injustice de la division du travail. Il est évident que la SOC qui emploie ces gens désespérés est l'ultime sujet de cette critique. Le pillage des ressources et l'exploitation humaine sont, dans ce film, le sujet central de Clouzot. Ce film joue aussi sur les dualités: courage et peur, hardiesse et lâcheté, amitié et discorde, … on retrouve cette idée un peu partout, à la fois dans le tandem de Luigi et Bimba (un grand blond sérieux et un petit trapu débonnaire). et celui de Mario et Jo (le jeune courageux et le vieux lâche).

Chef-d’œuvre absolu, qui prend au tripes par son atmosphère, étouffante et anxiogène. Les acteurs ont cette gouaille de l'ancien temps, avec une diction impeccable, qui contribue à rendre ce film encore plus sympathique. Je compte revisionner "Le Corbeau", et m'intéresser davantage au reste de la filmographie de Clouzot à l'avenir.