Nous creusons toujours plus loin - mais jusqu'où ? -, incapables de concevoir le monde autrement que comme un stock dans lequel nous pourrions puiser de manière illimitée.
En apparence, les matériaux semblent immédiatement disponibles et en quantité illimitée pour l’architecte. Ce qui amène dès le départ l'auteur à critiquer le sens de la démesure du métier. Simay est philosophe et enseigne directement en école d'architecture: cette mise en garde introductive lui permet d'éclairer les jeunes talents au piège de l'extractivisme et remettre en contexte le caractère limité de nos ressources. Pour autant, il fait le constat suivant:
[…] les architectes ont désormais intériorisé les impératifs d'optimisation, de compression du temps de conception et de chantier-c'est-à-dire de tout ce qui fait l'intelligence collective de l'architecture - pour assurer des rendements industriels massifs, se mettre au service du productivisme et de la société du gâchis.
Le premier chapitre, intitulé "L’art de creuser sa tombe", retrace les évolutions du métier de l'architecture à travers l'avènement du béton. Il devient noble à partir du Bauhaus, puis du brutalisme, mais participe largement aux émissions de gaz à effet de serre. Ce matériau, de la même manière que le plastique, deviennent hégémoniques dans la construction. Simay dresse un panorama de l’état de l’art dans ce chapitre, en rappelant le déni des acteurs de la construction, qui s'organise même parfois en mafia pour le sable et le béton.
Il mobilise entre autre Arendt pour étayer ses constats: « l'édification de l'artifice humain implique toujours qu'on fasse violence à la nature ». Prisonnier d'un système productiviste, les acteurs de la construction semblent saisis par un fétichisme de la marchandise en ce qui concerne l’objet de construction. L'émergence des architectes stars, célèbres pour leurs réalisations démesurées, en est l'un des signes évocateurs: ils ont largement contribué à promouvoir une manière de concevoir le bâtiment qui entrave le fonctionnement de notre écosystème. A l'inverse, Simay évoque un écosystème antagoniste:
L'architecture n'est pas cet « acte de donner » qu'évoquent la plupart des discours qui lui sont consacrés. Sa pratique s'inscrit dans un écosystème de violences que chaque construction vient légitimer. Aujourd'hui, « le rôle de l'architecte est de rendre la culture de l'extraction confortable - en dissipant le sentiment que chaque bâtiment est une scène de crime ».
Le chapitre suivant est consacré aux ressources naturelles, qui ne le sont pas vraiment: elles doivent leur nom au sens que l’on lui donne. L’architecte doit dès le départ changer de paradigme aux sujets des ressources. L’habitat devrait, pour l'auteur, être davantage un partage d’espace qu’une appropriation. Et les ressources ne sont ni finies, ni préemptibles par des luttes de pouvoir géopolitique ou économique. La ressource s'approprie sans aucune considération pour la vie dans sa globalité:
Si, par exemple, nous coupons des arbres pour nous approvisionner en bois ou construire un bâtiment, il importe de garder à l'esprit que l'arbre, outre sa vie propre, est également une ressource pour les oiseaux qui s'y abritent, les champignons qui y poussent ou les insectes qui s'en nourrissent. Comme pour d'autres arbres avec lesquels il communique. Ce que nous considérons comme nos ressources sont les bienfaits d'un monde commun.
Ce discours très écologiste, comme je ne l’avais jamais lu, promeut une inclusivité totale, qui aurait à cœur de penser les ressources avec l’ensemble des êtres vivants, et pas uniquement les humains. Mais cet effort est conséquent, et nécessite une prise de conscience brutale du métier, et même au-delà.
Mais tant que nous ne serons pas capables de penser les ressources au-delà de leur exploitabilité, de reconnecter les matériaux au monde de la vie dont ils proviennent, il est peu probable que nous parvenions véritablement à défendre une approche écosystémique de l'architecture.
Simay promeut ensuite la maintenance de notre habitat contre l’obsolescence programmée. Il insiste sur l'urgence du remploi des matériaux et des ressources. Le secteur du bâtiment reste encore trop sujette à l’économie linéaire, là où l’économie circulaire aurait toute sa pertinence dans le cycle de vie des matériaux. Cette absence totale de traçabilité ne permet de plus pas la construction du bâtiment dans un contexte local, la ressource pouvant être importée sans nécessairement respecter le vernaculaire qui mobilisait travail et matériaux immédiatement disponible.
Les catalogues ne présentent que des produits standards et normés, détachés de toute localité et de tout processus de transformation, comme sils n'avaient jamais été fabriqués, comme s'ils avaient toujours été là, disponibles à l'achat. Seul l'accès à leurs qualités de marchandises nous est autorisé.
L'auteur énumère différents exemples d’architectures responsable, dans les régions désaffectées et pauvres aux États-Unis ou en Afrique du Sud. L’architecture, dans ces exemples, est perçu comme levier de transformation sociale. La question du réemploi n’est pas tellement technique que sociale. Elle peut amener l'architecte à reconsidérer des métiers disparus, voire discriminés comme les ferrailleurs, glaneurs et chiffonniers. L'auteur en fait l'éloge, et à travers ces exemples nous amène les reconsidérer dans la création d'emplois ou de lien social.
Simay conclut son essai par une proposition aux allures de mise en garde:
Ce qui est en jeu, plutôt, c'est l'expérience de l'écart, le pas de côté hors de l'architecture de production pour redécouvrir ce que peut être une architecture de subsistance située dans les marges de l'ordre marchand. Se baisser pour glaner, çà et là, les matériaux de construction voués à un gâchis inacceptable. Se baisser sans s'abaisser, pour réparer et reconstruire ce qui doit l'être.
J'ai apprécié cette lecture, courte et agréable dans son écriture. L'auteur va droit à l'essentiel et source aussi allègrement ses propos par des références et exemples qui ne peuvent pas perdre le lecteur par leur simplicité. Il y a un effort de vulgarisation de concepts pour le non-initié que je suis qui est remarquable. Simay propose une version écologiste tellement radicale, que j'en ai presque été choqué, bien qu'immédiatement séduit.