Petit Rouge

Bureaucratie - David Graeber

28/05/2026

TAGS: graeber, essai

De l'avis général, les travers et absurdités de l'existence et des procédures bureaucratiques étaient l'un des traits qui définissaient la vie moderne et, à ce titre, un sujet éminemment digne de débat. Mais depuis les années 1970, cette attention s'est singulièrement relâchée.

Graeber démarre son introduction par une interrogation: pourquoi le terme "bureaucratie" a disparu du champ lexical alors que nous nageons toujours dedans ? Le terme a saturé jusqu’aux années 1970 dans la littérature, jusqu'à quasiment disparaître après la chute de l'Union Soviétique. Néanmoins, l'essayiste constate que la bureaucratie est plus que présente, avec la libéralisation majeure de la tâche administrative par les pouvoirs publics. Ce constat est d'actualité, mais le débat semble clôt car la gauche radicale est exclue des discussions à ce sujet et la gauche modérée reste prisonnière dans une fusion entre bureaucratie et capitalisme. Et Graeber fait aussi remarquer que la droite a le champ libre pour disserter sur la bureaucratie, contrairement à la gauche:

Dans ces conditions, comment s'étonner si, à chaque crise sociale, c'est la droite, et non la gauche, qui canalise l'expression de la colère populaire ? La droite a une critique de la bureaucratie. Elle n’est pas très bonne. Mais elle a au moins le mérite d’exister. La gauche n’en a pas.

L'auteur effectue un rappel historique sur la bureaucratie, en rappelant qu'avec la foi dans le libéralisme et la fin de l’aristocratie, une bureaucratie liée aux activités commerciales et financières a émergé jusqu'à grossir d'une manière spectaculaire. Tout dans cette introduction mériterait d’être cité, mais je retiens cette affirmation:

La bureaucratie est un vice inhérent au projet démocratique.

Car pour répondre aux besoins de chacun il faut des moyens administratifs. Et c'est ce que promet le projet libéral: une certaine idée de la disponibilité de services pour tout le monde. Mais selon Graeber, qui rappelle la thèse de Ludwig Von Mises, l’état providence allait fatalement évoluer vers le fascisme en quelques générations. C'est ce vice caché qui gangrène la démocratie par le libéralisme, par l'expression bureaucratique notamment. Et l'essayiste constate que c’est d’ailleurs à force de tout vouloir financer au mépris des travailleurs que l’électorat de gauche s’est désintéressé de la politique ou alors envisage le vote protestataire d’extrême droite. La bureaucratie s’accompagne de plus d’un renforcement policier qui exacerbe la violence, par un développement technologique et une distorsion de la rationalité et des valeurs. Sur ce dernier point, l’idée de culpabilisation apparaît à partir d’une pression morale, notamment sur les classes populaires:

Tous les pays riches emploient aujourd'hui des légions de fonctionnaires dont la mission principale est de donner aux pauvres mauvaise conscience.

Le premier chapitre (Zones blanches de l’imagination) ressemble à une longue digression sur la violence bureaucratique. Graeber mobilise écrivains, philosophes et anthropologues sur le sujet du pouvoir administratif. Par exemple Foucault. Kafka bien évidemment. Ce qui permet à Graeber d'énoncer que plus une bureaucratie est absurde, plus elle a de chance d’être violente. Ce qui explique pourquoi Graeber décrit les policiers comme des bureaucrates armés:

Quand nous pensons aux policiers, nous ne pensons pas, pour la plupart, à des gens qui font respecter des règles. Nous pensons à des combattants anticriminalité, et quand nous disons « criminalité», le genre de crime que nous avons à l'esprit est le crime violent. Alors qu'en réalité la police, en substance, fait exactement le contraire : elle introduit la menace de la force dans des situations qui, sans elle, n'auraient rien à voir avec la violence.

L'auteur effectue un long développement, que je n'ai pas toujours suivi, sur le rôle de l'imaginaire dans le développement de notre pensée. C'est, pour lui, la pensée de gauche qui promeut réellement l’imagination. Graeber enchaine sur les limites du marxisme, selon lui pas assez outillé pour entrevoir les failles de son système. Il mobilise le mouvement situationniste, qui a selon lui tenté de dépasser ces limites avec ses concepts aussi farfelus que géniaux comme la psychogéographie ou la société du spectacle.

Dans les années qui ont conduit à Mai 68, c'est bien connu, les situationnistes soutenaient que nous pouvions recourir à des actes de subversion imaginatifs fragilisant la logique de ce qu'ils appelaient le «Spectacle», qui nous muait en consommateurs passifs. Par ces actes, nous pouvions, au moins pour un moment, recouvrer nos facultés d'imagination.

Dans ce que je comprends du développement de Graeber, l'imagination (au pouvoir) est l'antithèse de la froideur bureaucratique, qui tente de tout rationaliser et ordonner.

On connaît l'explication historique courante - les révolutionnaires ne représentaient pas réellement les intérêts de la population, dont certains éléments ont peut-être été saisis par une sorte d'effervescence irrationnelle -, mais il est clair qu'elle est inadéquate.

Graeber en arrive, et on l'attendait sur ce point, à l’anarchie et à ses conditions d’exercice. La bureaucratie est l’obstacle principal à son déploiement et il nous rappelle une constante historique avec cette affirmation:

Les moments insurrectionnels sont ceux où cet appareil bureaucratique est neutralisé.

Le deuxième chapitre est consacré à la non survenue des éléments de science-fiction comme les voitures volantes. Je n'ai pas saisi immédiatement le lien avec la bureaucratie, mais Graeber déplore dans un premier temps la non réalisation de la technique imaginée par la science-fiction. Il est conscient de l’impact potentiel des progrès techniques sur le marché du travail. Mais n’a pas vécu assez longtemps pour voir se réaliser l’avènement de l’intelligence artificielle et de la robotique, qui promet d’être agressivement disruptif sur le travail. J'ai supposé que Graeber faisait un rappel sur l'imaginaire du chapitre précédent, en voulant promulguer l'idée d'une technologie poétique.

Graeber évoque Toffler et le choc du futur, un héritier du positivisme d’Auguste Comte. Et d'autres prophéties futuristes non réalisées, qui rendent caduque cet essai en particulier. Il prend aussi de nombreux exemples de Star Trek, série très américaine à laquelle je suis farouchement hermétique. Malgré le fait qu'il y puise de nombreux éléments pour décrire une société future égalitaire, avec disparition des classes et des différences entre ethnies, ces exemples ne m'ont pas convaincus. C'est en prenant pour point de départ la concurrence technologique des États-Unis avec l’URSS que Graeber comment à se poser une problématique: quel est le but du progrès technique ? Abolir le travail ? Debord y est encore cité comme exemple. Selon Graeber, la bureaucratie étouffe le progrès. Cela est aussi valable en sciences humaines et dans tous les domaines de la recherche, où la mise en concurrence des chercheurs signe la fin de l’innovation et de la créativité. La créativité technologique décline selon l'essayiste, pour arriver un stade de recherche aseptisée. A partir de la transition des technologies poétiques aux technologies bureaucratiques, c'est le savant fou, excentrique, vecteur d’idées originales qui disparaît.

Le dernier chapitre évoque Max Weber, qui permet à Graeber de nous rappeler qu'une bureaucratie fait tout pour se rendre indispensable, et qu'il est difficile de s’en débarrasser une fois déployée. L'auteur prend le rayonnement du système postal allemand comme exemple de déploiement bureaucratique inédit. Ce qui est apparemment un modèle d’efficacité bureaucratique m'a donné du fil à retordre: il m'a été difficile de suivre Graeber à un moment: il digresse sur la distinction entre le jeu et les jeux (je n’ai pas perçu la relation directe avec la bureaucratie). Mais finit par retomber sur ses pieds:

Résultat net : les réglementations étouffent la vie, des gardes armés et des caméras de surveillance apparaissent partout, la science et la créativité sont étranglées et nous passons tous une part croissante de nos journées à remplir des formulaires.

J'ai fini par identifier le fil conducteur de l'essai avec cette simple citation. L'annexe sur le Batman de Nolan, réactionnaire et psychotique et la réaction à Occupy Wall Street, auquel Graeber a participé, m'est apparue anecdotique. Néanmoins, et cela malgré le fait que cette lecture de Graeber a probablement été la plus difficile jusqu'à présent, je suis toujours séduit par les angles d'attaque qu'il utilise pour répondre aux problématiques qu'il identifie. Il y a chez lui la volonté d'être ludique, en prenant de nombreux exemples et références dans la culture populaire. Pourtant, son propos ici n'est pas toujours facile à suivre. Cela ne m'empêchera pas pour autant de découvrir le reste de sa bibliographie.