Petit Rouge

How the French think: an affectionate portrait of an intellectual people - Sudhir Hazareesingh

24/05/2026

TAGS: hazareesingh, essai

Recommandé par un ami, qui au final ne l'avait pas encore lu. Je me suis finalement décidé à lire cet ouvrage, qui aurait très bien pu prendre la poussière dans ma bibliothèque numérique. Je savais pourtant que l'essai me plairait, dans la mesure où le sujet de l'inanité globale de la pensée française m'intéresse depuis longtemps. Le ton de l'ouvrage - sans être un pamphlet pour autant - est donné dès les premières pages:

 I vividly recall a discussion between Pivot and the writer Marguerite Yourcenar in 1979 about whether good and evil were “necessary.” The exchanges were not particularly profound or conclusive. But it all sounded wonderful. Even though there was something slightly comical « about all this preciosity, especially when viewed from the hazy distance of a little tropical island in the Indian Ocean, no one else at the time could rival the French in terms of sheer intellectual energy and panache—not the United States, still mired in its post-Vietnam maelstrom, and especially not Britain, with its industrial strife, shambling public finances, and bitterly factionalized Labour Party. 

L’essai démarre par un rappel du discours de De Villepin à l’ONU, et met en avant la confiance insupportable en la capacité intellectuelle française, souvent considérée supérieure à celle des autres nations. Hazareesingh cite rapidement le concept de noblesse d’état de Bourdieu pour étriller la classe dominante. L'auteur débute le premier chapitre par une description minutieuse et référencée de « l’esprit français ». Esprit d'un peuple qui encule constamment des mouches pour ce qui touche au débat, même futile.

 Above all, Paris is captivating because of its intellectual ebullience.

Il nous rappelle que l'intelligentsia se définit en France par un centralisme d’état, où la concentration du pouvoir s'effectue dans la capitale. C'est à Paris que la responsabilité des intellectuels s'exerce pour ce pays et, de manière plus péremptoire, pour le reste du monde.

What makes this sense of intellectual greatness even more portentous is the French belief that they have a duty to think not just for themselves but also for the rest of the world. 

La France a donc l'ambition de parler et penser pour le reste du monde, avec la prétention d’être l'unique phare intellectuel du globe. Car l'accumulation de savoir tend à l’universalité depuis les débuts de la pensée française. Il y a de la part de l’auteur une compréhension fine et une impartialité vis à vis des français en général, avec, comme le mentionne le sous titre de l'essai, un caractère affectueux. Ce qui sous-entend aussi un peu de mépris ou de pitié malgré la gentillesse du traitement. C'est remarquablement écrit et sourcé: on sent que Hazareesingh maîtrise son sujet. Et le fait qu’il soit Mauritanien baigné dans la culture française lui donne un certain recul sur les français en général. Britannique d'adoption, son traitement de la pensée française a de plus, par ce fait, une saveur spéciale.

Car le français a toujours besoin de remettre en cause l’ordre établi. L’auteur rappelle que l’écriture de son texte survient au moment de l'attentat contre Charlie Hebdo. Dans un contexte de défiance grandissante envers les élites, et en particulier des intellectuels. Et il constate aussi que le rayonnement français à l’international a décliné, en rappelant l’influence passée sur le reste du monde. J’y vois, même si le terme n’est pas mentionné, un constat sur la décadence des élites. Mais l’auteur semble se garder de le penser, même s’il constate le pessimisme qui s’est installé en France. Il note cependant la nostalgie qui s’est accaparée de l’esprit français. Qui amène à mon sens l’extrême droite et la pensée fasciste au pouvoir.

Hazareesingh consacre un chapitre entier à René Descartes et son influence sur la pensée rationaliste. Une pensée rationnelle qui aura de plus été largement récupérée, comme l'auteur semble ne pas l'oublier. Cette influence se propage jusqu’à l’existentialisme de Sartre. En effet, Descartes aura marqué au fer rouge la pensée française. Cette pensée rationnelle aura plusieurs extensions, notamment sur le thème de la liberté chez Sartre ou de la révolte chez Camus (ce dernier déclare « I revolt, therefore we exist. »). L'auteur nous montre à quel point ces formules ne sont que des dérivées du cogito ergo sum originel. Cette jolie synthèse propose un regard extérieur intéressant sur les penseurs fondateurs marquants, comme Descartes.

L'auteur aborde aussi un versant de la pensée française plus irrationnel, ce qui m'est apparu inattendu. Il démarre le chapitre suivant par un rappel sur les accointances de Mitterrand avec l’astrologie. Ce qui est aussi valable, de manière plus surprenante, pour De Gaulle. La pensée française sera tout aussi marquée par l'irrationnel que par le rationnel de Descartes. L'auteur nous rappelle le culte mystique autour de Robespierre et l'influence énorme de Nostradamus sur les élites. Sans oublier les penchants occultes, le rôle de la franc-maçonnerie et autres courants ésotériques. Jusqu'à aborder la fascination ultime: le culte pour Napoléon Bonaparte. A l'aide d'anecdotes, par exemple sur le rapport de Victor Hugo au spiritisme (lui qui aura durablement été traumatisé par la mort de sa fille) ou encore sur les tendances sectaires des Saint-Simoniens, Hazareesingh réussit à démontrer que la pensée française n'est pas aussi logique qu'elle n'y paraît.

L'auteur enchaîne avec le chapitre suivant sur l’esprit d’utopie en France, et l'énorme influence du communisme et socialisme sur les idéaux de progrès social et de liberté infinie. Idées que l’on retrouve notamment chez Rousseau, qui aura eu une influence majeure sur la révolution française. Mais, pour Hazareesingh, l’utopie de l’égalité n’est qu’un leurre: les droits de l’Homme (et non pas de la Femme, avant Olympe de Gouges) et le traitement réservé aux citoyens de seconde zone témoigne d'une hypocrisie de l’universalisme à la française. Ce qui aura pourtant engendré l'utopie d’un monde sans patriarcat. L'auteur enchaîne sur l'émergence de socialismes utopiques, en citant des noms que je ne connaissais pas, comme par exemple Cabet. L'utopie égalitaire est aussi rappelée avec l'épisode de la Commune et sa déviation vers le communisme, ce qui aura pour conséquence radicale l'émergence d'une pensée anarchiste en attente du grand soir. L’auteur étrille de plus les dérives communistes et maoïstes de certains intellectuels français, trop bêtes et naïfs pour réaliser qu’ils ont été manipulés par la propagande:

Although it proved short-lived, French Sinophilia produced some aberrations that surpassed even the most absurd paeans to the glory of the Soviet Union, as when the feminist writer Julia Kristeva argued that the Chinese feudal practice of footbinding was evidence of women’s "secret power".

Le chapitre suivant est ensuite consacré au génie scientifique et à son implication métaphysique. Celui-ci m'est apparu assez costaud et j’ai eu du mal à l’appréhender. Hazareesingh y aborde le positivisme de Comte jusqu'aux aspirations scientifiques de Napoléon amenant à la création de l’ENA. L'auteur n'oublie pas de rappeler de virulentes critiques envers l’école d’administration.

Arrivé à mi-parcours j'ai été impressionné par la somme de connaissances que mobilise l'auteur dans son essai. Cela semble exhaustif, à mi-lecture, malgré le fait que j'ai parfois eu du mal à comprendre la logique de construction des longs chapitres de l'ouvrage. Hazareesingh poursuit dans son chapitre suivant avec un rappel plus politique des moments d'alternance entre la gauche et à la droite.

The distinction between Left and Right has often been viewed as yet another expression of the “Cartesian” character of French thought—in particular, of its propensity to cast political ideas in binary terms and to follow lines of reasoning to their extremes. Causes historiques du clivage gauche droite, qui semble un peu dépassé pour l’auteur. Catégories, labels et étiquettes apparaissent réducteurs.

L'auteur revient sur l’origine du clivage gauche-droite, depuis la révolution française. Il détaille les grands principes des mouvements politiques associés, et reste relativement impartial en restant factuel. Malgré certains rappels, tels que celui-ci:

The rhetoric of the Left was universalistic, appealing to general principles and resting on a conscious sense of superiority (a socialist leader once observed that France had the “most stupid Right in the world”).

La gauche en prend aussi pour son grade: l’auteur rappelle les innombrables divisions et stagnations de la gauche. Mais la fin du chapitre se concentre surtout sur le repli identitaire ,avec l'adhésion au nationalisme et aux idéologies réactionnaires, en relevant par exemple le symbolisme de la préférence nationale autour de Jeanne d’Arc ou l'antisémitisme qui aura parsemé la vie politique française à travers les âges, gauche et droite confondus. Il relève notamment la contradiction d’une droite à la fois antisémite et islamophobe. Il met aussi l'accent sur l'adhérence de plus en plus forte aux thèses conspirationnistes. Le rêve du grand soir, d'un basculement s'accompagne souvent du sentiment complotiste, que l'auteur perçoit comme un héritage jacobin de la Terreur. L’auteur va même, de manière inattendue, jusqu’à parler du Barzaz Breizh pour énumérer les différents patriotismes qui habitent la société française, toutefois majoritairement tournées autour de la fête française du 14 juillet.

L'interlude permet à Hazareesingh de mettre le doigt sur l'antagonisme entre le gaullisme et le communisme en France d’après guerre. Il cite Raymond Aron et sa formule qui présente le marxisme comme l'opium des intellectuels. Cela lui permet de rendre lisible les mutations des différents courants intellectuels qui vont suivre, en revenant sur les origines d’une pensée anticolonialiste, avec Lévi-Strauss et Frantz Fanon et, dans la foulée, du structuralisme, avec Lacan, Foucault et Barthes.

L'encart sur la French Theory, dont Michel Foucault est le fer de lance, permet à l'auteur de revenir sur l’affaire Sokal. Il ne s'étend pas longuement pour autant sur la grande fumisterie derrière le vernis intellectuel, qui mobilise des lexiques et concepts compliqués pour impressionner le lecteur. C'est aussi l'occasion de mettre en évidence l'anti-américanisme qui aura accompagné les courants idéologiques français. Je relève cette citation, bien à propos:

With the notable exception of Tocqueville (whose oeuvre was largely forgotten in France by the late nineteenth century), French writings consistently represented American society as alienated, violent, and materialist, dominated by eccentric beliefs, and possessing an absolute incapacity for cultural elevation. Charles Maurras could find nothing in America except “a pyramid of dollars, metal and cooked meats.”

L'anti-américanisme y est présenté comme un marqueur de civilisation mais aussi, pour l’auteur de l’essai, un témoignage de l’idéalisation de la France. En prenant pour exemple José Bové l’altermondialiste, qu'il présente aussi comme un gaulois, cette méfiance envers les américains témoigne d'un patriotisme qui rabaisse les prétentions humanistes et universalistes françaises.

L'auteur consacre quasiment un chapitre entier à Sartre, l’intellectuel « engagé », et par extension à Camus. Hazareesingh revient sur leur querelle, et je comprend mieux pourquoi Sartre a remporté la joute en reléguant Camus comme un philosophe médiocre de classe terminale, sachant que Sartre a publiquement critiqué la faiblesse de la philosophie de celui-ci. Mais l'auteur de l'essai rappelle le retour de bâton: l’héritage de Sartre tient selon Olivier Todd à cette affirmation:

However, his overall conclusion was that posterity would remember Sartre principally for his plays and novels, not for his politics.

Je connais mal Sartre, j’ai toujours préféré Camus (que j’ai lu). J’ai par contre souvent entendu dire que Sartre s’était toujours trompé politiquement et que ses prises de positions étaient très contestables. Au point même qu’il était judicieux de se positionner à l’opposé de Sartre sur tout ses choix politiques. Morgan Sportès a écrit beaucoup à ce sujet, notamment dans Maos où est largement critiqué son adhésion à la Gauche Prolétarienne de Benny Lévy. Hazareesingh revient sur les critiques faites à l’encontre de Sartre sur ses positions soviétiques. Et il nous rappelle aussi que Bernard Henry Lévy a, d'une certaine manière, pris sa succession dans sa défense des causes humanitaires (avec toute la duplicité qu'on lui connaît).

Les dernières pages de l'essai sont consacrées au malaise français. Hazareesingh revient sur le déclin et le pessimisme ambiant, qui se manifeste par une défiance envers les élites et la montée du sentiment national. L’auteur nuance néanmoins ce point lors de la conclusion: les français restent toujours intéressés par la culture, mais se méfient davantage de la figure de l'intellectuel.

One thing is certain, however: as they face the challenges of the twenty-first century, the French will remain the most intellectual of peoples, continuing to produce elegant and sophisticated abstractions about the human condition.

J'ai été impressionné par la somme de connaissances mobilisée pour l’exposé. Hazareesingh maîtrise sa partition, son savoir est exhaustif et il relève même le défi de présenter la pensée française sans parti pris, ce qui n'est pas évident tant elle est marquée au fer rouge par la polémique. L'auteur donne des clés de lecture intéressantes pour comprendre ce pays et ses élites.