Petit Rouge

René Leys - Victor Segalen

06/03/2026

TAGS: segalen, roman

Ils ont certifié que Lui, l'Unique, était suspect de tares infantiles, de celles qu'un vulgaire rejeton peut rejeter sur ses parents... Ils ont conclu à de la dé-gé-né-res-cen-ce... Bref, que le Fils du Ciel languissait d'un mal... héréditaire! (Segalen)

Le roman démarre par l'évocation de l’empereur de Chine, qui est malade. Une batterie de spécialistes se pressent pour tenter de soigner son mal mystérieux. C'est dans ce contexte que le narrateur intervient dans l'histoire, écrite sous la forme d'un journal. Il prend des cours de chinois avec son professeur, le jeune belge René Leys. Le narrateur est bien méprisant avec son entourage, comme en témoigne l’extrait suivant:

Journée sotte. Maître Wang, comme vidé tout d'un coup de ce qu'il avait à me dire sur le Palais, — se dégonfle, s'épuise, se répète, revient à son catalogue-annuaire des Fonctions, à son numérotage de Princesses, Concubines et Suivantes. J'ai très envie de lui demander impoliment quel était le chiffre ordinal de sa propre épouse, au Palais : trente-troisième laveuse de vaisselle, ou quatre-vingt-quinzième suppléante suiveuse en expectative d'emploi ? (Segalen)

La curiosité extrême du narrateur pour soutirer des informations sur le palais impérial, ressemble presque à de la manipulation, ce qui est bien mystérieux. Cherche-t-il à fomenter un coup d'état ? Préparer un cambriolage ? Le climat du roman semble indiquer une intrigue policière. J'ai eu le sentiment que le narrateur se moquait allègrement de tout le monde et cherchait le moindre prétexte pour piquer ses interlocuteurs. On finit enfin par découvrir que le narrateur, nommé monsieur Sié par les chinois, est bien Segalen lui-même. Cela m'a rappelé une chronique de Simon Leys à son propos, qui insiste sur le côté méprisant de l’auteur du roman qui a pourtant inspiré son nom de plume.

Il dit également le mien : « Monsieur Sié. » C'est le monosyllabe choisi parmi les noms classiques des « Cent Familles » auquel se réduit mon nom occidental, extrême-occidental, du bout de la terre, du « Finistère »... mon nom breton de « Segalen ».

Segalen, accompagné de René Leys et de ses connaissances, s'en vont voir des prostituées dans une maison close. Il décrit une scène d'orgie à la chinoise, décrite toute en pudeur et discrétion. Le narrateur commence à comprendre que Leys est probablement mythomane - mais ça je l’ai lu dans la préface - ce qui me dévoile une partie de l’intrigue et des enjeux du roman. Dommage. Du coup à partir de cet instant j’ai commencé à excuser le ton railleur de Segalen. Tout d'abord incrédule quant aux dires de Leys, il finit par s'en amuser et le provoque.

C'est assez considérable : ce garçon de dix-huit à vingt ans, cet étranger, ce barbare, ce Belge, vient d'être nommé, aujourd'hui même, à de hautes fonctions dans la Police Secrète de Pei-king. (Segalen)

Malgré cela, Segalen finit par nouer une certaine amitié avec son professeur belge. Est-ce feint ? Il s'attache suffisamment à lui pour l’appeler ami. Il le protège d'ailleurs des ragots, l'héberge volontiers chez lui.

Ce jeune homme, on le croirait noceur? Eh! bien, monsieur, on ne lui connaît pas une «petite femme». (Jarignoux)

La rumeur de l’homosexualité de Leys est lancée. Jarignoux relaie les craintes du père de René Leys à Segalen. Mais Leys s’enfonce dans ses mensonges: il est en effet probablement homosexuel inavoué. Plus il ment, plus Segalen joue avec lui et plus Leys ne peut admettre ses mensonges. Tour à tour agent de la police secrète mandchoue ou amant de l’impératrice de Chine, ses mensonges sont tellement énormes, qu’ils finissent par le dépasser. Et le roman devient réellement passionnant au moment où Segalen pousse Leys à se contredire. Voire lui faire avouer sa mythomanie.

Le voici Chef de la Police Secrète et amant officieux de Celle qui ne doit point en avoir d'Officiels! Ami du Régent! Titulaire d'une jeune concubine offerte par ledit Régent! Endossé de la veste de cheval! (Segalen)

Segalen joue avec Leys. C’est compréhensible. Bien qu’un peu sadique aussi. Et on trouve dans la phrase ci-dessous un exemple du génie littéraire de l’auteur, exprimé pour René Leys à propos de sa sexualité:

Que la Dynastie en fasse autant, et voilà l'insecte et sa démangeaison révolutionnaire passée... et de nouveau de longs jours de règne et de bonnes nuits... d'amour. Au reste, vous ne m'avez jamais parlé des vôtres qu'en termes si poétiques qu'il m'a fallu inventer le réel. Pourtant, vous n'êtes pas là qu'en Esprit. Du côté « chair », que se passe-t-il? (Segalen)

Segalen commence à comprendre que Leys, qu'il considère malgré tout comme étant son ami, lui ouvre d’autres perspectives. Notamment une ouverture sur la Chine:

Il m'initie et je commence à l'admirer. Il a son va-et-vient habituel, — son pas quotidien. Il m'a ouvert d'un coup de bien autres Palais de Songes, aux chemins desquels j'étais loin d'avoir passé! Ceci ne faisait point partie du « plan ». C'est, — et j'y reviens, et j'y redescends malgré moi, — c'est aussi mystérieux que la Cité interdite; et tout l'inconnu maçonné quadruplement derrière des murs de vingt pieds de haut se décuple, en s'affouillant à leur base d'un abîme vertical : la Cité Profonde en ses cavitations de la terre! (Segalen)

La mythomanie de Leys va tellement loin, qu’elle en est inspirante pour Segalen. Mais la révolte contre le pouvoir mandchou devient cet instant de bascule où la carapace se brise pour Leys. Ses mensonges sont devenus bien trop énormes, comme le montre cet exemple:

Le vieux Yuan est bien à Pei-king. Mais j'avais raison de vous dire que vous ne l'aviez pas vu monter en voiture : ce n'est pas lui : c'était son sosie, celui qui prend sa place officielle, par prudence. L'autre, le vrai, était arrivé depuis.. depuis.. (Leys)

Ce roman est aussi passionnant qu'il est remarquablement bien écrit. Le tout de manière très subtile. C'est une histoire inédite dans une vie, celle de croiser la route d'un authentique mythomane. Le roman est aussi une porte d’entrée intrigante vers une certaine idée de la Chine, avec ses arcanes, ses mystères.

Ce qu'il dit ne m'intéresse plus. Le doute a porté ses fruits. Qu'il parle de ceci ou non... Qu'il dise ceci ou cela... J'attends le fait, pris sur le fait, le grossier événement palpable que je toucherai de mes doigts, la plaie même, à travers sa poitrine et son cœur, où je mettrai le doigt. Mieux que le battement de la Cloche de Fer, j'écoute le tintement de garde de ma sonnette... l'arrivée du léger mouchoir de soie jaune... avant le coup de la Troisième veille. (Segalen)

À la suite de cela on remarque vers la fin du roman le premier mot relatif au mensonge de tout le roman. Comme si Segalen s'interdisait de considérer Leys comme un menteur obsessionnel, plutôt qu'un personnage fantasque avec qui échanger et s'amuser. J'ai identifié ce que je crois être l'unique usage de ce terme du roman dans la phrase ci-dessous:

Je laisse le son retomber. J'écoute un instant de plus. Je lui fais grâce d'un peu de silence. Rien. Ma porte reste fermée. Il a menti. Ce qu'il m'a prédit et promis n'arrive pas. Tout ce qu'il m'a raconté serait-il vrai ou faux?... A mon tour, en confidence inverse, de reprendre son histoire, ou ses histoires... (Segalen)

Et à la mort de Leys, c'est Segalen qui se ment à lui-même sur la fin. Il a influencé le suicide de Leys en exprimant ses doutes sur les histoires du jeune Belge, se refuse de l’admettre préférant croire qu’il s’est fait empoisonner par ses rivaux. Jusqu’à l’admettre définitivement sur le dernier chapitre. Il aura influencé Leys depuis le début:

Il est resté fidèle à ses paroles et peut-être fidèle à mes suggestions...

René Leys semble mourir à la chinoise, sans trahison de soi et des autres. Il y a ici quelque chose de captivant dans la description de ce jeu - qui finit mal - entre Segalen et Leys. Incroyablement bien écrit et très bien rythmé, ce roman est évidemment un chef-d’œuvre.