Petit Rouge

L'Enragé - Sorj Chalandon

30/01/2026

TAGS: chalandon, roman

Regarde ton assiette ! (Ambroise Chautemps)

Jules Bonneau, surnommé La Teigne, est détenu dans une colonie pénitentiaire à Belle-Île. C'est le narrateur du roman de Sorj Chalandon, qui imagine que l'un des enfants évadés lors de la révolte de 1934 n'a jamais été retrouvé. Partant d'un fait historique avéré, l'auteur imagine la fuite de Bonneau après la mutinerie, et la manière dont il échappe aux griffes des poursuivants, policiers ou autochtones.

Les récifs, les courants, les tempêtes. On ne s'évade pas d'une ile. On longe ses côtes à perte de vue en maudissant la mer. Même si certains ont tenté le coup.

Dans la longue première partie du roman (et pour moi la plus convaincante), le quotidien de ces adolescents est racontée de manière crue: brimades, humiliations et sévices, qui frisent même la pédérastie, voire la pédophilie. Je lis en parallèle un livre sur l'éducation des enfants, qui me rappelle qu'ils sont généralement élevés plus durement que les filles et qu'ils risquent d'être davantage frappés en réaction à cette agressivité qu'on leur inculque. Le roman de Chalandon est une description extrême de ce principe. A force d'être violentés, les colons sont en ébullition. Les jeunes envisagent la mutinerie et finissent par franchir le pas.

Notre argent disparaît dans les poches des voyous qui nous font les poches.

Bonneau est le dernier fugitif, celui que la police croit noyé en tentant de s'échapper. Il se fait recueillir par Ronan, patron d’un bateau de pêche, et sa femme Sophie, l’infirmière de la colonie pénitentiaire. Il y est caché un temps, pendant que les autres colons se font battre après avoir été capturés. Animal blessé qui n'a connu que la rage, il accepte difficilement cette main tendue de leur part, n'ayant confiance en personne. Mais le temps passant il s'habitue à travailler comme mousse sur le bateau de pêche de Ronan. L'auteur prend un malin plaisir à faire intervenir Jacques Prévert dans le récit, par une rencontre inédite entre le poète et Jules:

Et s'il vous plaît, ne vous moquez jamais d'un poète, ça vous fait trop ressembler à un gendarme. (Jacques Prévert)

Car Prévert a effectivement écrit un poème sur la mutinerie des colons de Belle-Île. Et c'est aussi à partir de cet instant que j'ai commencé à trouver le roman gênant. Sa politisation, ou en tout cas la manière dont c'est amené, m’a déplu. Il y avait trop de choses convenues: Francis le frère de Sophie appartenant à un groupuscule extrémiste, Sophie l’avorteuse féministe avant l’heure, Alain le communiste et Pantxo l’anarchiste… ça faisait trop pour moi. Sorj Chalandon a un passé avec la Gauche Prolétarienne, ce qui est gênant en soi… Il y a, et c'est dommage, une maladresse dans la manière dont la révolte du jeune Bonneau est exploitée par Chalandon, qui tente difficilement d'en faire sa rédemption par un engagement politique inévitable (les derniers chapitres l'imaginent résistant). Le sens de la vie par la révolte (à la Camus) m'a semblé être un peu trop convenu, manquant de subtilité. Mais c'est évidemment ce que le lecteur doit envisager à la lecture de ce roman, qui relève davantage du fantasme.

Je ne connaissais pas cet auteur, mais je ne pense pas m'attarder davantage sur ces autres romans. J'ai pourtant lu le livre rapidement, l'écriture le permet. Mais je n'ai pas été suffisamment convaincu par cette fiction, qui ressemble plus à une fantasmagorie qu'autre chose.