Être féministe, c’est, déjà, reconnaître l’existence de la domination masculine.
Un avant-propos qui démarre fort. Le point de départ est simple, l'autrice apprend qu'elle va avoir un enfant, un garçon de surcroît. Ce qui la déstabilise dans un premier temps.
Mon féminisme ne s’est pas arrêté aux portes de la maternité. Ces valeurs, je souhaite aujourd’hui les transmettre à mes enfants. Et en l’occurrence… à mon fils ! Comment mettre fin au sexisme si nous n’éduquons pas les prochaines générations dans une perspective réellement égalitaire ? Alors oui, je le dis : j’ai l’espoir d’élever un garçon féministe.
Après avoir expliqué ses craintes, Aurélia Blanc énonce la problématique de l'essai qui, évidemment, devient très personnelle:
Ça, c’est pour la théorie. Mais comment faire, concrètement, pour éduquer un petit garçon antisexiste dans une société sexiste ?
Le défi s'annonce relevé: il s'agit pour l'autrice de casser les stéréotypes de genre. Et en premier lieu l’image de la féministe, particulièrement celle de la deuxième vague, qui est tellement raillée dans la vie de tous les jours. Néanmoins, l'autrice constate que ces femmes ont combattu, mais n’ont pas livré de manuel d’éducation féministe pour élever leurs enfants, et particulièrement les garçons. Partant de ce vide, Blanc décide de colmater cette brèche.
L’image que nous avions de ces mères était-elle complètement déformée ? Ce ne serait pas très étonnant : tour à tour dépeintes comme des harpies hystériques, des lesbiennes refoulées, des « mal baisées » ou des misandres castratrices (oui, tout ça à la fois), les féministes sont souvent réduites à des caricatures.
Blanc revient sur l’origine de l’écriture de ce manuel dans le troisième chapitre, elle qui désespérait de constater qu’à « chaque fois qu’il était question d’éducation féministe, on ciblait les filles, et uniquement les filles. ». Et en effet, élever des garçons féministes dans le monde post #metoo n'en est pas moins difficile qu'avant, car les biais sexistes s’installent dès la naissance:
Si nous voulons espérer élever nos garçons et nos filles de la même façon, nous devons d’abord reconnaître et prendre conscience que nous avons tous des « biais sexistes ». C’est à cette condition que nous pourrons commencer à identifier ce qui tient du réflexe et ce qui relève réellement de la personnalité et des besoins de l’enfant.
D’où viennent ces biais ? Ils sont par exemple véhiculés par des auteurs de développement personnel tel que John Gray (Les hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus) qui, sans fondement scientifique, ont réussi à diffuser l’idée que les hormones définissent le genre. Les biais sont aussi véhiculés par la science elle-même. Blanc rappelle que même la recherche scientifique est capable de sexisme. Ce qui appelle à se méfier nous-mêmes de certaines études moins rigoureuses. Blanc présente le sexisme comme système de domination du patriarcat.
Mais inconsciemment, nous avons tous intégré que lorsqu’une fille s’aventure sur un terrain dit « masculin », c’est une forme de promotion. Et quand un garçon s’engage sur un terrain dit « féminin », c’est au contraire une forme de déchéance.
L'autrice part de la naissance du garçon. Elle analyse les biais qui s'installent dès les premiers jours de vie. Il y a évidemment le spectre le l’homosexualité qui plane sur les garçons qui auraient le malheur de ne pas se conformer aux normes de genre. Ce qui s'explique largement par le fait que personne ne veut que son fils devienne homosexuel dans un monde sexiste et homophobe. Blanc énumère nos craintes, nous rassure, et assume mêmes certaines de ses contradictions, ce qui rend l’ouvrage humain. Elle est consciente de ses propres biais sexistes. On est loin d’un discours vindicatif sur le sexisme. Elle amène à l’introspection plutôt qu’au jugement. Et tout est de plus remarquablement sourcé.
En phase avec son temps, Blanc nous rappelle que la crise de la virilité, idéal inatteignable, aura suivi les siècles et que l'émergence des masculinistes ne date pas d'hier. Néanmoins, elle reconnaît que les réseaux sociaux ont une puissance de conversion inquiétante. La solution est d'aider les garçons à vivre avec leurs sentiments. Et ne pas les brimer pour en avoir.
Parce qu’un bonhomme, c’est bien connu, ça doit baiser. Beaucoup. Avec plein de femmes. Bander dur et longtemps. Jouir, mais pas trop vite. Avoir envie, toujours. Être un « bon coup », forcément. En un mot, il s’agit d’être sexuellement performant.
Avec une grosse bite, évidemment. Blanc évoque les injustices structurelles - dont une des manifestations est le "slut shaming" - la culture du viol pour culpabiliser les victimes et le travail indispensable qu'il reste à effectuer pour promouvoir le consentement. L'autrice évoque sur les derniers chapitres les normes de genre, et la crainte légitime de tous parents de voir son enfant exclu par ses camarades parce qu'il n'y répond pas.
J'ai mis du temps à achever cette lecture, qui est pourtant très agréable et convaincante. Aurélia Blanc réussit, avec cet ouvrage, à rassurer les parents inquiets et à convaincre les réticents. En tant que père d'un petit garçon, cet ouvrage est très parlant et amènera plusieurs lectures au fur et à mesure qu'il grandira.