Petit Rouge

Le Satiricon - Pétrone

26/01/2026

TAGS: pétrone, roman

La préface de 1969 du pédéraste Henry de Montherlant nous rappelle que « Le Satiricon » est le premier roman identifié en date. Il y évoque une adaptation cinématographique (on ne sait pas s'il s'agit de celle de Polidoro ou de Fellini). De mon côté n'ayant vu aucun de ces films, je m’attache à cette lecture à cause du Péplum de Blutch. Et cela démarre de manière très mystérieuse: qui est le narrateur ? Il m'aura fallu plusieurs dizaines de pages pour comprendre qu'il s'agit d'Encolpe. Ce dernier et son compagnon Ascylte se disputent les faveurs sexuelles de l'adolescent Giton. Je comprends mieux pourquoi de Montherlant aime ce livre, il y est question de pédérastie dès les premières pages.

Encolpe, le narrateur, est impuissant. Ne serait-il tout simplement pas homosexuel ? Il subit un envoûtement de la part de Quartilla pour retrouver sa vigueur sexuelle, sans succès. Il y a beaucoup de lacunes dans ce roman. Ces fragments se sont perdus au fil des âges. D’ailleurs on ne sait pas trop qui est Pétrone, à qui on attribue la paternité du roman.

Ces vers achevés, il me mouilla du plus immonde des baisers. Puis il vint se mettre sur mon lit et, de toute sa force, me déshabilla, malgré ma résistance. S'attachant à mon bas-ventre, il me pétrit longuement, mais en vain. Sur son front coulaient des ruisseaux de sueur et de pommade et dans les rides de ses joues il y avait tant de craie qu'on aurait cru voir un mur délabré en train de se défaire sous une averse.

Pétrone ne semble pas avoir de sympathie particulière pour les invertis. Mais qu’en est-il des pédérastes ? Il semble que l'époque était indulgente envers ces dépravés. Il est rare de déceler une critique acerbe de la décadence de l'empire romain, malgré certaines saillies qui dévoilent une certain morale chez le protagoniste:

Pendant qu'elle parlait, Psyché s'approcha en riant de son oreille et lui dit je ne sais quoi : « Oui, oui, dit Quartilla, tu as une bonne idée. Pourquoi pas, puisque c'est une excellente occasion? Pourquoi ne pas faire dépuceler notre Pannychis? » Immédiatement, elle fit venir une fillette fort belle, qui paraissait bien n'avoir pas plus de sept ans; c'était la même qui était venue d'abord avec Quartilla dans notre chambre. Tout le monde applaudissait et réclamait le mariage. Je restai stupide et m'écriai que Giton, enfant fort pudique, ne se prêterait pas à cette infamie, que, d'ailleurs, la petite n'avait pas l'âge de pouvoir subir ce que l'on fait aux femmes.

Pétrone abuse de descriptions sordides. Ce roman est d'ailleurs catalogué comme pornographique. Et malgré certaines critiques de la société de son temps que je peux isoler ponctuellement, il n'est jamais question de renier des pratiques barbares comme l'esclavage et le viol d'enfants. Il y a pourtant certaines indications sur la satire du titre dans le roman, comme par exemple:

Personne ne croit plus que le ciel soit le ciel, personne n'observe le jeûne, personne ne donne un clou de Jupiter, mais tout le monde, les yeux fermés, compte ses sous.

La pornographie, les transgressions morales, la perte de foi et la cupidité sont les signes indiscutable d'une décadence décrite qui reste essentiellement à l'appréciation du lecteur. Le banquet de Trimalchion, avec tout le gratin a commencé à m'interpeller par rapport à la scène de fin du Péplum de Blutch. J’ai eu du mal à rentrer dans la lecture, mais j’ai commencé à trouver de l’intérêt à partir du moment où les protagonistes rencontrent Quartilla, et ce malgré les lacunes du texte. Pétrone - quel que soit le nom réel de l’auteur - dépeint une société pleine de vie, avec des esclaves, des affranchis, des riches et des pauvres, malgré leur dépravation.

Ne t'étonne pas que la peinture soit en décadence, puisque tous les dieux et tous les hommes trouvent qu'un lingot d'or est plus beau que toutes les œuvres d'Apelle et de Phidias, ces pauvres Grecs insensés!

Ascylte et Encolpe se disputent Giton, comme s'il s'agissait d'un simple bout de viande. Ce dernier choisit un temps de rester avec Ascylte, ce qui démoralise Encolpe. Et même s'il finit ultimement par le récupérer, il passera toute la fin du roman à tenter de retrouver sa puissance hétérosexuelle en mobilisant des sorcières.

Encolpe à Giton : « Crois-moi, petit frère, je ne me découvre plus homme, je ne me sens plus un homme. Elle est morte et enterrée, cette partie de moi-même qui faisait autrefois de moi un Achille. »

Au delà du caractère sordide du texte, je me suis surtout concentré sur l’adaptation libre de Blutch pour Péplum, en y recherchant les similitudes et les passages qui l'ont inspiré. Pédérastie, déshonneur, homosexualité: Blutch a largement repris le thème de l’impuissance évoquée dans l’œuvre originale. Dont cette phrase, reprise quasiment mot pour mot:

Oh, dit la vieille, Oenothée, ce jeune homme que tu vois ici est né sous un mauvais astre, car il ne peut placer son petit capital ni pour fille ni pour garçon. Jamais tu n'as vu un être humain aussi malheureux : ce qu'il a, c'est du cuir dans l'eau, non un sexe.

Que conclure ? Cette lecture ne manque pas complètement d'intérêt. C'est remarquablement traduit, ce qui rend la lecture agréable par son style. Pour le fond, évidemment, il n'y a quasiment rien à sauver. Il est tellement évident qu'une civilisation qui s'est en particulier basée sur l'esclavage et la pédérastie ne pouvait que logiquement s'effondrer. Cet ouvrage ne peut être lu qu'à partir de notre référentiel seulement. Il nous rappelle par exemple à quel point la version humaine que nous sommes a encore du chemin à parcourir. Reste que des détraqués comme de Montherlant existent encore (il est décédé en 1972), et que même si la pédophilie n'est plus tolérée, elle existe encore de façon honteuse et que les agissement de ces prédateurs continuent malheureusement de détruire des enfants. Il est donc trop aisé de lire "Le Satiricon" en se disant que tout ceci est trop éloigné dans le temps. La leçon de cette lecture est qu'il ne peut y avoir de repos face à la déviance, à la corruption des mœurs.