I waited for the lights to change, an eternity compressed into a few seconds. (Richard Pearson)
Richard Pearson vient de perdre son père, abattu par un fou qui a ouvert le feu sur les clients d’un centre commercial. Ancien publicitaire, il analyse les signes de modernité comme le ferait un extraterrestre qui découvre la Terre. Comme un étranger qui cherche le sens derrière ces panneaux publicitaires, des autoroutes ou des parkings sur dix étages.
History and tradition, the slow death by suffocation of an older Britain, played no part in its people's lives. They lived in an eternal retail present, where the deepest moral decisions concerned the purchase of a refrigerator or washing machine. But at least these Thames Valley natives with their airport culture would never start a war.
Pearson, en route vers la maison de son père dans la banlieue londonienne, assiste à un élan islamophobe de la part d’une foule hostile envers des musulmans. Cela lui permet de faire l’observation lapidaire suivante:
I accepted that a new kind of hate had emerged, silent and disciplined, a racism tempered by loyalty cards and PIN numbers. Shopping was now the model for all human behaviour, drained of emotion and anger. The decision by the estate-dwellers to reject the imam was an exercise of consumer choice.
La critique de la société de consommation est acerbe et immédiate. Je l'avais surtout remarqué dans le livre de Paquot, qui citait justement cet ouvrage. Ballard écrit un peu plus loin:
Dominating the landscape around it, the immense aluminium dome housed the largest shopping mall in Greater London, a cathedral of consumerism whose congregations far exceeded those of the Christian churches.
Les concepts du romancier anglais foisonnent dans tous les sens. Notamment l'idée plus développée d'une religion marchande, saugrenue mais géniale. Paru en 2006, l'ouvrage de Ballard reste toujours pertinent. Il y décrit une société consumériste malade qui lorgne vers le fascisme. C'en est presque visionnaire à ce niveau, tellement la dystopie décrite semble devenue réelle. Pearson, en plus d'ouvrir les yeux sur une société qu'il a contribué à façonner en tant que publicitaire, réalise au décès de son père qu’il n’a jamais joué de rôle dans sa vie et que, plus largement, est devenu étranger des conséquences néfastes de son travail sur la périphérie londonienne, dont Brooklands, qui abrite le gigantesque centre commercial Metro-Center.
Look around you, Mr Pearson. We're facing a new kind of man and woman - narrow-eyed, passive, clutching their store cards. They believe anything that people like you care to tell them. They want to be tricked, they want to be deluded into buying the latest rubbish. They've been educated by TV commercials. They know that the only things with any value are those they can put in a carrier bag. This is a plague area, Mr Pearson. A plague called consumerism. (Geoffrey Fairfax)
La reconstruction de la fusillade m’a rappelé cette phrase d’André Breton dans un des manifestes, où il déclare que l’acte surréaliste suprême serait de tirer aveuglément au pistolet sur une foule. Je suppose que Ballard a dû y penser aussi, lui qui affectionne cette période artistique. Et en effet:
I gazed around the concourse, and imagined a gunman opening fire at random.
Christie, le meurtrier présumé, est finalement acquitté par la justice. Des témoins l’ont vu loin de la tuerie. Pearson mène donc son enquête, ne faisant ni confiance à la police, ni aux juges. En investissant l’appartement de son père pour ce faire, il découvre de nombreuses reliques et livres fascistes, ce qui l’interpelle vu qu’il n’était pas proche de lui.
Richard, think about it for a moment. People come in here looking for something worthwhile. What do they find ? Everything is invented, all the emotions, all the reasons for living. It's an imaginary world, created by people like you. A madman walks in with a gun and thinks he's in a shooting gallery. Perhaps he is, inside his head ? (Julia Goodwin)
Cela m’a rappelé "A Glitch in the Matrix" de Rodney Ascher, qui montre des gens qui pensent qu’ils vivent dans une simulation, un jeu vidéo. L'un d'entre eux avait d'ailleurs initié une fusillade aveugle.
When we buy something we unconsciously believe we've been given a present. (William Sangster)
Ballard interroge le monde moderne, le progrès inévitablement lié au consumérisme.
The consumer society is a kind of soft police state. We think we have choice, but everything is compulsory. We have to keep buying or we fail as citizens. Consumerism creates huge unconscious needs that only fascism can satisfy. (Tony Maxted)
J’ai pris peur à un moment en lisant tout ce pessimisme, tant la clairvoyance de Ballard est saississante. Et en même temps, a mi-lecture je me demandais encore quel était le lien entre consumérisme et racisme. Spécifiquement par rapport à la traque des immigrés du roman, où le lien de cause à effet n’est pas clairement établi. Les consommateurs sont-ils frustrés, car manipulés par des médias puissants, aux mains de milliardaires prêts à tout pour vendre leur camelote ? Comment le sentiment fasciste voit il le jour ? J'imagine que le lecteur que je suis peut remplir les trous par rapport au contexte français actuel. Mépris de classe, ras-le-bol général et paupérisation sont des sentiments qui peuvent expliquer le racisme et la tentation fasciste hors fiction, mais je n'ai pas saisi son développement dans cette anticipation sociale. Car Ballard décrit une société au bord de la guerre civile. Son idée de folie comme conséquence du vide et de l'ennui consumériste est intéressante, même si je l'ai trouvée aussi un peu tirée par les cheveux. Néanmoins, l'idée d'une manipulation fasciste de consommateurs abrutis par le football et les achats compulsifs est intéressante, même si elle élude encore une fois la misère économique qui semble aller de pair avec cette perdition intellectuelle et n'est pas suffisamment abordée à mon sens.
Dans la deuxième partie du roman, le narrateur décide de lancer une expérimentation sociale. Les habitants de Brooklands arborent fièrement des logos de marque comme signe d’appartenance à un groupe. A cet instant dans ma lecture, je me suis demandé si Ballard ne reprend tout simplement pas le concept de fascisme de la société de consommation de Pasolini ?
You think you're selling refrigerators, but what you're really selling is civil war, nicely wrapped up as sport. (Sergeant Falconer)
Arrivé à la fin du roman, je me suis fait la réflexion que la troisième partie était bâclée et que Ballard avait surtout des concepts originaux en tête sur la société plutôt qu’une intrigue bien ficelée. Le meurtrier du père de Richard s’avérait bien être Christie, manipulé par Maxted et sa clique. Quelques mots sur l’écriture: j’aime Ballard pour les idées et concepts, moins pour certaines tournures de phrase. Il y a, et même si c’est rare, des lourdeurs dans certaines d'entre elles, des jugements de valeur ou de mauvais traits d’esprit qui plombent souvent l’écriture. Reste que "Kingdom Come", comme tellement d'autres œuvres de Ballard, est une réussite par son caractère visionnaire.