Petit Rouge

A dreuz an Arvor - Victor Segalen

15/01/2026

TAGS: segalen, nouvelle, autobiographie

"A dreuz an Arvor" (A travers l’Armor en français) est un texte très court de Segalen, son premier identifié, que je viens de lire d'une traite dans l'omnibus "Voyages au pays du réel" édité par Michel Le Bris. Sur quelques pages, Segalen décrit un périple à bicyclette sur 15 jours avec un ami, particulièrement dans le Finistère. Ce texte très condensé permet à l'auteur de rendre compte de cette petite aventure et d'exprimer son amour de la Bretagne.

Comme l'avant-veille, au Raz, il importe de profiter de la nuit, de cette patine mystérieuse des paysages sublunaires, que l'on reverra demain au plein soleil.

L'attachement à cette terre face a l’océan, à la frontière de l'Atlantique, est rendu compte à travers de petites observations sur les bourgades visitées, leurs églises et aux mythes celtiques, comme celui de la cité d'Ys engloutie par les eaux:

En contournant l'église, un indigène nous signale un bas-relief informe, émergeant de la muraille, où il faut deviner la souple ondulation d'un corps de Sirène figurant, paraît-il, encore, la fille du roi Gradlon.

On ressent chez lui davantage d'intérêt pour l'héritage celtique que pour la pesanteur de l'église. Ce qui est d'ailleurs magnifiquement résumé dans l'incroyable dernière phrase du texte:

Et malgré ce pimpant décor, on se reprend, au long du retour, à rêver encore du vieux peintre, vieux de toute la sénilité d'un très vieux peuple, dont le symbolisme, le fantastique et les rêves, ont trouvé en lui leur expression imagée, leur évocation poétique, toute de nuances, de demi-teintes, de charme morose et dolent.

L'écriture de Segalen est déjà tellement poétique, pour un jeune homme de 21 ans qui ne se destine pas encore à l'aventure. Mais on peut anticiper ce point dans ce premier texte pourtant: il y a déjà la capacité de Segalen à rêver et s'émerveiller de son environnement, une curiosité manifeste, et cet amour pour ce "vieux peuple" qui exprime une certaine idée du romantisme, de la poésie, malgré son austérité. Son destin dans la médecine militaire l'amènera, on le sait, à exciter sa curiosité à l'autre bout du monde.