Cette bande dessinée de Philippe Girard émane d'un livre de Johann Chapoutot, qui effectue un parallèle entre nazisme et management moderne. Ce dernier est apparemment un expert du domaine. Girard met en image les manipulations du monde du travail à travers l'histoire de Florence, qui se confie à Annie, lectrice du livre de Chapoutot. Dès les premières pages, les glissements sémantiques sont mis en lumière ; le "matériau humain" nazi devient par exemple "ressource humaine". Annie explique le livre de Chapoutot à Florence, et mentionne rapidement l'artisan nazi qui élabora en grande partie la doctrine managériale du troisième reich: Reinhard Höhn. Il y a derrière cette doctrine l'idée contre-intuitive d’un parti nazi qui souhaite en finir avec l’État et l’inertie bureaucratique. Mais tout en régulant la masse des travailleurs à travers celle des cadres du parti. A l'aide de formules bien trouvées, Annie convainc son amie de l'absurdité de sa situation professionnelle de cadre dans une société de high tech remplies de managers qui promeuvent épanouissement, liberté et productivité au travail.
Je veux travailler pour vivre, pas vivre pour travailler ! (Florence)
Au fil des chapitres, Florence se démotive au travail et finit par craquer, tellement son travail empiète sur sa vie personnelle. Son destin professionnel suit la progression de Höhn de l'avant guerre à sa mort en 2020, à l'age de 96 ans. Höhn tombe en disgrâce après la guerre, mais se refait ensuite une santé en fondant une école de commerce aux techniques de management héritée de son passé nazi.
À cause de lui [Höhn], nous vivons encore dans le monde des nazis… (Annie)
Cette "liberté d’obéir" a pour conséquence ultime le burn-out et le bore-out. Le matériau humain théorisé par Höhn est issu du darwinisme social. Autant je n'oublie pas le nombre ahurissant de catégories des "untermenschen" que j'avais pu voir à Dachau en 2008, autant je n'imaginais pas à quel point les critères nazis touchaient aussi les aryens eux-mêmes: les travailleurs les plus improductifs doivent eux aussi périr selon cette doctrine. Höhn et son équipe d'économistes racialistes connaissent une disgrâce plus ou moins rude selon leur implication dans la solution finale après la guerre. Ce qui n'est pas le cas de Höhn, qui survit à la guerre (bien que membre des SS et SD). Après quelques déboires néanmoins, il se refait une santé et inaugure une école de commerce qui recycle ses vieilles thèses. Ses écrits deviennent populaires et son école est plébiscitée par les grands groupes allemands. Mais ultimement, rattrapé par la presse pour son passé nazi, et critiqué pour la rigidité de son management, Höhn voit sa popularité chuter. Son école ferme les portes pendant la crise du coronavirus et il décède quelques temps après, à l’âge de 96 ans.
L’intuition… elle nous apprend que la véritable manière d’être libre… c’est de désobéir ! (Annie)
L'histoire s'achève sur deux images: l'émancipation de Florence de son entreprise et la disgrâce finale de Höhn. Mais l'héritage de ce dernier aura pour autant laissé des traces tenaces dans le management moderne, jusqu'à aujourd'hui...
Je n’ai pas trop aimé le dessin, et surtout la mise en couleur. Cela ressemble à une bande dessinée documentaire dont l’intrigue avec Florence pouvait aussi être évitée (mais je ne sais pas exactement comment s'articulait le livre original de Chapoutot non plus...). Autant directement raconter l’histoire de ces techniques managériales nazies imaginées par Reinhard Höhn et ses amis qui ont façonné l’administration du Reich. Les vignettes historiques sont claires, mais la disposition sur double pages ne rend pas la lecture aisée à mon sens. Cette lecture reste très intéressante, mais avec de nombreux défauts: notamment le lien entre héritage moderne du management de Höhn et le passé nazi qui m’a semblé être un peu léger. Ça hésite entre biographie, récit historique et commentaire moderne. J’ai trouvé le récit d’Annie, l’amie de Florence, trop éloigné de notre réalité moderne. J’ai eu du mal à faire le lien entre le commentaire nazi basé sur la race et le darwinisme social et les techniques de management modernes, même si je peux les supposer aussi. Au final, j'ai trouvé l'exercice un peu bancal.